NOTE D'INTENTION
Le travail de ce texte a pu naître grâce à un appel à projet du collectif La Bibliothèque Bavarde. Il est venu appuyer un besoin d’affirmation : la féminité n’est pas antinomique à la puissance physique et mentale.
Je me suis emparée du texte en 2018, j’ai réalisé une sélection et un montage des textes puis, j’ai fait appel à Julie C. Pàun pour mettre en voix ces paroles de femmes. Très vite le chant s’est imposé à nous : Barbara Derathé, chanteuse lyrique, nous a rejoint.
Julie C.Pàun crée un univers sonore pour amener le public à vivre sensoriellement ces événements. Dans une mise en voix onirique et surréaliste, le son transforme la réalité pour nous amener de l’appartement de l’autrice aux lieux des combats. La puissance vocale de Barbara vient, comme un cri, libérer ces voix féminines trop longtemps étouffées.
Ce sont des dizaines de témoignages que nous donnons à entendre. Ces femmes sont moquées, renvoyées chez elles, insultées… Malgré tout elles deviennent pilotes, sergents cheffe ou cheffes de section. A travers l’autrice, elles racontent leurs premières règles, leurs premiers amours, leur courage et décrivent le quotidien des combats avec une nouvelle sensibilité, nous faisant découvrir « une guerre que nous ne connaissons pas, une guerre féminine ».
L’autrice, Svetlana Alexievitch, apparaît comme personnage : écoutant et réécoutant ces milliers de mètres de bandes enregistrées. Les voix de ces femmes venant la hanter jusqu’à apparaître sur scène, fantômes des jeunes filles qu’elles étaient quand elles ont pris les armes, jouant à recréer cette guerre.
Sur cette base, nous proposons une lecture polyphonique se déclinant en deux formes : l'une amplifiée, l'autre en acoustique. Notre objectif est de proposer une représentation adaptable à tous les terrains, lieux dédiés et espace publique, afin d’expérimenter une sortie du cadre frontal scène/public en nous appropriant le patrimoine comme espace scénique.
Juliette Di Scala
NOTE DE MISE EN VOIX ET CONCEPTION
L’énergie de Juliette à vouloir faire entendre ce texte et son dévouement à la création et à l’humain m’ont portée à la rejoindre dans cet univers d’une guerre faite féminine. Les témoignages font surgir des éléments qui me touchent : la femme et le "Politique" et ma double culture française et roumaine.
Un lien très fort avec ma famille en Roumanie, entretenu par la transmission de ma mère, m’a donné l'envie de mieux comprendre l’histoire de ces individu.e.s et de ce territoire carrefour. J'ai pu percevoir le quotidien de mes proches sous le régime de Ceaucescu, et je prends de plus en plus connaissance d’instants de vie de mes grands-parents dans ce pays satellite par son histoire. Il me semble retrouver dans le langage des femmes conteuses une culture commune, dans les attaques de certaines phrases, la façon dont les témoignages sont transmis, une certaine musicalité, parfois une mélancolie qui raisonne avec ma langue maternelle. Et pourtant grâce au travail des traducteur.ice.s, notre première lecture de cette matière sonore s’est faite en français. Je me penche depuis peu sur la version roumaine.
Je développe mon goût pour la création sonore et ce texte me semble demander un travail sensoriel pour l’amener au plateau. En effet, nous y apprenons que ces « héroïnes » de guerre sont avant tout des femmes, de toutes conditions sociales, de plusieurs origines et avec une histoire qui ne nous appartient pas. Nos regards d’occidentales vont forcément influer sur les représentations. Il faut donc s’appuyer sur des réceptions organiques pour accompagner les interprètes à la retranscription de ces mémoires, et de ce qu’aurait pu percevoir l’autrice en les écoutant encore et encore.
Mon goût pour le travail sonore vient, je pense, d’une écoute musicale depuis toujours présente. Les opportunités de travail et de rencontres avec des musicien.ne.s aguerri.es, m’ont permis d’envisager ce médium comme part évidente de mes mises en scène. Je suis sensible à la création sonore vocale, acoustique et électronique. Autant d’outils de libertés créatrices. Marquée par une pluralité d’artistes dans la région comme Jérôme Hoffmann (Braquage Sonore &Cie), la Cie Barre Phillips et l’ancien festival des Sonorités ou les travaux de Maguelone Vidal. J’aime aussi l’opéra et souhaite creuser la mise en scène dans cette direction qui va chercher dans l’organicité. Depuis 2015, je me forme à la musique par le chant, et l’utilisation d’outils numériques, ainsi qu’aux bases de la théorie musicale.
J’ai rencontré Barbara Derathé lors de 7à7 (performances pluridisciplinaires à l’initiative de Marion Fievet). Je connaissais ses compétences en chant lyrique, ses expériences de jeu et sa sensibilité accrue pour le vivant. Lorsque nous réfléchissions avec Juliette aux musiques qui faisaient écho à la guerre qui nous est contée, les hymnes nationaux et chants de guerres défilaient dans nos imaginaires. L’hymne russe stalinien qui a porté les hommes et les femmes de l’ex-Europe de l’Est a lutter contre l’Axe, se prête toujours merveilleusement bien aux grandes envolées lyriques… C’est ainsi qu’est née l’envie de faire appel à Barbara, et très vite me sont apparues toutes les possibilités que sa voix nous offrait. Elle amène aussi de nombreuses propositions en partageant les partitions que lui évoque l’écoute des témoignages. La création est devenue nôtre et le besoin de la mener à terme pour la partager avec le plus grand nombre s'est ressenti.
Julie C.Pàun